Lettre #9 — Pourquoi toi et pas les autres ?

J'ai longtemps cherché ce qui, en moi, avait appelé ça. J'ai fini par comprendre que la question contenait déjà le mensonge.

Clothilde

C'est la question qu'on me pose le plus souvent quand j'évoque mon enfance.

Elle revient partout. Dans les conversations, dans les messages que je reçois, parfois en séance, posée par des femmes qui, en réalité, se la posent à elles-mêmes. Et c'est l'été, la saison où elle circule le plus, les tablées de famille, les retrouvailles, les cousinades, ces moments où les fratries se retrouvent autour d'un même plat et où chacune reprend, sans le savoir, la place exacte qu'on lui a taillée il y a quarante ans.

“Mais pourquoi toi et pas les autres ?”

Elle paraît légitime, cette question. Elle a l'air d'une simple curiosité, presque d'une marque d'intérêt. Elle semble appeler une réponse claire, une raison, une explication qui rendrait la chose compréhensible, presque logique.

Mais la question elle-même contient un piège. Écoute-le bien, parce qu'il est fin : elle sous-entend qu'il doit y avoir une raison pour laquelle un enfant est maltraité. Comme si la maltraitance était une conséquence, et non un choix.

Et l'enfant qui grandit sous cette question, car on ne la pose pas qu'aux adultes, on la fait sentir aux enfants, finit par la retourner contre elle-même. S'il y a une raison, elle est forcément en moi. Quelque chose que je fais. Quelque chose que je suis. J'ai cherché cette chose pendant des décennies. Je te l'écrivais dans la lettre précédente : on avait même trouvé le mot pour moi. Turbulente. La semaine où ce mot est tombé, dans un parking à Dijon, la question “pourquoi moi ?” a commencé à tomber avec lui.

Laisse-moi te raconter d'où je parle.

Je suis l'aînée d'une fratrie de quatre. Un frère, deux ans de moins que moi. Une sœur, quatre ans et demi. Et une petite dernière, quatorze ans d'écart, c'est moi qui l'ai élevée. Quatre enfants, une même maison, les mêmes parents.

J'étais la seule à recevoir les coups. La seule à recevoir les reproches. La seule dont le prénom, dans la bouche de mes parents, sonnait comme une accusation.

Les autres ont-ils souffert ? Oui. Et je veux le dire avec précision, parce que la précision est une forme de respect. Grandir dans une maison où un enfant est battu et humilié fait de chaque enfant une victime. Ils ont grandi dans le même climat, la même insécurité permanente, le même bruit de fond fait de cris et de portes claquées. Mais entre être témoin d'un incendie et brûler dedans, il y a une différence que seule la peau connaît.

Alors, pourquoi moi et pas eux ?

Voici la réponse que des années de travail, de clinique et de recherche m'ont permis de formuler, et je veux te la donner d'abord dans sa version nue : il n'y avait pas de raison. Il y avait une fonction.

L'enfant désigné ne l'est pas pour ce qu'il fait. Il l'est pour ce qu'il représente dans l'économie psychique du parent. Dans les systèmes familiaux dominés par la pathologie narcissique, un enfant est choisi pour porter ce que le système ne veut pas regarder : les tensions, les frustrations, les parts honteuses, les conflits du couple, l'héritage non digéré des générations d'avant. On appelle cet enfant le bouc émissaire, et le mot n'est pas une image. Il vient d'un rite ancien : un bouc que l'on chargeait des péchés de tout un peuple avant de le chasser dans le désert. L'animal n'avait rien fait. Il n'était pas coupable. Il était utile.

Voilà la vérité que la question “pourquoi toi ?” recouvre. Tu n'as pas été choisie pour une raison. Tu as été utilisée pour une fonction. Tant que la faute repose sur un seul enfant, personne n'a besoin de regarder les vrais problèmes. Personne n'a besoin de changer. La légende familiale tient debout, parce que quelqu'un la porte sur son dos.

Et souvent, c'est mon cas, cet enfant est l'aînée. Celle qui arrive en premier, avant que le système ait trouvé ses arrangements, et qui reçoit de plein fouet l'inadaptation parentale encore brute. Les enfants suivants naissent dans une maison où les rôles sont déjà distribués : la cible est en place, les règles sont écrites. Il ne leur reste qu'à apprendre la partition.

Et ils l'apprennent. C'est la partie la plus difficile de cette lettre, et je te demande de la lire avec le cœur solide.

On imagine souvent que la maltraitance soude les enfants d'une famille. Qu'ils font front commun. Qu'ils se protègent les uns les autres dans le silence de la nuit, quand la maison tremble. C'est une belle histoire. Ce n'est pas la mienne.

Dans ma famille, mes frères et sœurs ne m'ont pas protégée. Ils ont fait pire : ils ont participé. À l'adolescence, ils fouillaient mes affaires. Mon sac, mes tiroirs, mes cahiers. Rien ne m'appartenait vraiment, parce que rien n'était à l'abri de leur regard. Ils cherchaient, et ils trouvaient, une mauvaise note cachée par peur des représailles, des emballages de nourriture dissimulés parce que j'avais développé, sans que personne n'y mette encore de nom, un trouble alimentaire. Et chaque découverte était rapportée à mes parents avec un empressement qui ressemblait à du zèle. Je n'avais aucun espace. Aucune intimité. Chaque cachette était une preuve en puissance. Chaque secret, une arme en attente.

Pendant longtemps, je n'ai pas su quoi faire de cette double vérité : ils étaient des victimes du climat, et ils étaient des acteurs de ma persécution. Les deux. Simultanément. La recherche sur la violence fraternelle m'a donné le mot juste : le relais. Les parents qui maltraitent un enfant créent les conditions dans lesquelles les autres enfants prennent le relais de la persécution. Ce relais n'est pas toujours délibéré. Il est appris. L'exemple vient d'en haut : on peut la fouiller, on peut la dénoncer, on peut se moquer, c'est permis, c'est même récompensé. L'enfant qui rapporte ne fait pas que répéter le comportement parental ; il accomplit, sans le savoir, un geste dont la fonction est précise : maintenir la cible à sa place, pour que le système reste stable et que sa propre place, à lui, reste sûre.

Je ne t'écris pas cela pour accabler les fratries. Je te l'écris parce que des centaines de femmes portent, en plus de la violence parentale, une blessure dont elles n'osent pas parler : leurs frères et sœurs. Et qu'on leur oppose toujours le même mot pour la minimiser, la rivalité. Comme si c'était l'ordre naturel des choses. Or les chercheurs qui ont étudié la maltraitance entre frères et sœurs sont formels : c'est la forme de violence familiale la plus répandue et la moins reconnue, et lorsqu'elle s'ajoute à la maltraitance parentale, ses effets ne se remplacent pas, ils s'additionnent.

Il y a une autre phrase que je dois te rendre, parce qu'on te l'a peut-être servie aussi.

Chez moi, elle avait deux visages. D'un côté, le dénigrement sans relâche : tu n'es pas à la hauteur, tu ne fais rien de bien. De l'autre, l'invalidation par comparaison : tu n'es pas attachée au radiateur. Tu n'es pas au pain sec et à l'eau. Ce double mécanisme a fonctionné pendant des années. Toute mon enfance, j'ai cru que je n'étais pas une vraie enfant maltraitée, parce que ma situation ne ressemblait pas aux images du journal télévisé.

Si tu t'es déjà dit “d'autres ont vécu bien pire”, arrête-toi ici un instant. Cette phrase, dans ta bouche, n'est probablement pas née dans ta bouche. Elle est l'écho d'un système qui avait besoin que tu doutes de la gravité de ce que tu vivais. La souffrance n'est pas un concours. Il n'existe pas de seuil officiel en dessous duquel un enfant frappé, humilié, surveillé, désigné, n'aurait pas le droit d'appeler ça de la violence. L'invalidation par comparaison est une violence de plus, celle qui interdit aux autres de compter leurs blessures.

Maintenant, je veux retourner la question avec toi. C'est le geste central de cette lettre.

“Pourquoi toi et pas les autres ?” est une question piégée parce qu'elle regarde dans la mauvaise direction : vers l'enfant. Elle cherche la cause dans la cible. Retourne-la. La vraie question, la seule qui fasse avancer, n'est pas : qu'y avait-il en moi qui appelait ça ? La vraie question est : pourquoi ce système avait-il besoin d'une cible ? De quoi ma désignation dispensait-elle tout le monde ?

Sens la différence dans ton corps. La première question t'installe au banc des accusés, encore. La seconde te fait changer de place dans la salle : tu n'es plus l'accusée, tu es celle qui instruit. Je te l'écrivais dans la troisième lettre à propos du livre de comptes familial : il y a des places assignées avant même la naissance. La tienne était celle du déversoir. Ce n'était pas une vérité sur toi. C'était une organisation autour de toi.

Et si tu veux vérifier, parce que le doute est tenace, on l'a installé profond, il existe un test simple, presque clinique. Prends trois situations : une passion, une erreur, une réussite. Pour chacune, note comment tes parents ont réagi envers toi. Puis comment ils ont réagi envers un frère ou une sœur dans une situation comparable. Même erreur, autre enfant : quelle réponse ? Même réussite, autre enfant : quel accueil ? L'asymétrie est la preuve du ciblage. Quand un parent répond différemment à la même situation selon l'enfant concerné, ce n'est plus de l'éducation. C'est une désignation.

Il me reste à te parler de la suite. De ce qu'on fait, adulte, avec une fratrie qui a été recrutée.

Je vais être honnête, comme toujours : aujourd'hui, je n'ai plus aucun contact avec aucun d'entre eux. Cette rupture ne m'est pas venue avec douleur ; elle m'est venue avec la clarté de ce qui ne peut pas être autrement. Il y a des familles où les liens se distendent, par la vie, par le temps qui passe. Et puis il y a des familles où les liens ne se distendent pas : ils se rompent. Net. Parce qu'ils n'étaient pas des liens. C'étaient des chaînes.

Je sais ce que cette phrase peut soulever chez toi. La famille, c'est sacré. On ne tourne pas le dos à son sang. Une sœur reste une sœur. Alors je te donne ce que la recherche dit, parce que tu as le droit de le savoir : chez les adultes qui ont subi la violence d'un frère ou d'une sœur, la rupture de contact est plusieurs fois plus fréquente que dans la population générale et les chercheurs qui l'ont étudiée ne la décrivent pas comme un symptôme, mais comme un acte de préservation. Quand la relation fraternelle a servi de prolongement à la persécution, la rompre, ce n'est pas perdre un soutien. C'est désactiver un dispositif.

Je ne te prescris rien. Ce n'est pas mon rôle, et chaque fratrie a son histoire. Il arrive qu'un frère ou une sœur se réveille, un jour, et sorte du rôle qu'on lui avait appris je l'ai vu, c'est rare, c'est réel, et cela se reconnaît aux mêmes signes qu'un vrai changement de mère : des actes, dans la durée, sans public. Ce que je veux te retirer, c'est autre chose : la honte. Si tu as pris de la distance avec ta fratrie, tu n'es pas une femme dure. Tu n'es pas une sœur dénaturée. Tu es peut-être, simplement, la première personne de ta lignée à avoir refusé de confondre une chaîne avec un lien.

Bienvenue dans L'Héritière.

Une lettre pour celles qui ont grandi en cherchant en elles la raison de ce qu'on leur faisait.

Une lettre pour celles dont les frères et sœurs n'ont pas été des refuges, et qui n'osaient pas le dire.

Une lettre pour celles qui se sont entendu répondre “d'autres ont eu pire”, et qui ont cru que leur douleur devait passer un concours pour exister.

La prochaine fois qu'on te posera la question, à une tablée d'été, dans une conversation, dans ta propre tête, tu n'auras plus à chercher la réponse du côté de tes défauts. Tu pourras dire, calmement, intérieurement ou à voix haute :

Il n'y avait pas de raison.
Il n'y a jamais eu de raison.
Il y avait un système qui avait besoin d'une cible,
et une enfant qui se trouvait là.
Je n'étais pas le problème de cette famille.
J'étais sa solution, celle qui lui évitait de se regarder.
Et j'ai démissionné.

Ce jour-là, tu comprendras peut-être ce que j'ai mis quarante ans à comprendre : le bouc émissaire porte les péchés des autres aussi longtemps qu'il croit qu'ils sont les siens.

Non parce qu'il est faible.

Mais parce que personne ne lui avait dit qu'il pouvait les déposer.

Pour aller plus loin

Les travaux de John V. Caffaro (Sibling Abuse Trauma, 2014) établissent que la maltraitance entre frères et sœurs est la forme de violence familiale la plus répandue et la moins reconnue, longtemps invisibilisée sous le vocable de « rivalité fraternelle » ; avec Conn-Caffaro, il montre que lorsqu'elle s'ajoute à la maltraitance parentale, les effets sont additifs et non substitutifs. Tucker, Finkelhor et Turner (2019) ont identifié que le style parental dur et incohérent, l'adversité familiale et l'exposition à la violence intrafamiliale prédisent la victimisation par la fratrie : les parents qui maltraitent un enfant créent les conditions dans lesquelles les autres enfants prennent le relais. Rebecca Mandeville (Family Scapegoating Abuse) décrit la désignation du bouc émissaire familial comme un processus d'identification projective : l'enfant ciblé porte les parts rejetées de la psyché parentale, tandis que l'« enfant doré » reçoit les projections idéalisées — la désignation dit tout du système, rien de l'enfant. Enfin, les études sur les ruptures fraternelles à l'âge adulte (Blake, Bland et Rouncefield-Swales, 2023 ; Pillemer, Fault Lines, 2020) montrent que le favoritisme parental en est l'un des prédicteurs les plus puissants, et que dans les familles à maltraitance ciblée, la rupture constitue moins un échec relationnel qu'un acte de préservation. Ces travaux rejoignent les loyautés invisibles de Boszormenyi-Nagy, évoquées dans la troisième lettre : les places sont assignées par le système, jamais méritées par l'enfant.

Question de clôture

La prochaine fois que la vieille question remontera : pourquoi moi ?, ne lui réponds pas.

Retourne-la, et demande plutôt :

De quoi ma désignation les dispensait-elle tous ?


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Lettre #8 — Ce n'était pas un oubli, c'était un abri