Lettre #11 — Ce n'était pas un geste, c'était un climat

« Ce qui n'a jamais été nommé ne peut jamais être contesté. C'est exactement pour cela qu'on ne le nomme pas. »

J'avais onze ans en 1988, le jour où ma mère m'a emmenée acheter de la lingerie. Mon père, militaire de carrière, était parti en Afrique pour une mission de 3 mois. Elle préparait son retour.

Pas des sous-vêtements d'enfant. De la lingerie. Elle avait un mot pour ça, un mot qu'elle employait avec une sorte de gourmandise : un triptyque. Soutien-gorge, porte-jarretelles, string. Et pas n’importe quelle couleur. Rouge.

Elle m’a expliqué, que c'était pour accueillir mon père. Que c'était comme ça qu'on faisait. Qu'une femme devait savoir se présenter. Elle a parlé de ses positions préférées. De ce qu'elle faisait avec lui, en détail, dans une boutique, devant une inconnue, à sa fille de onze ans. Remarque, elle m’avait déjà dit “ton père, j’en fais ce que je veux au lit” d’un air fier.

Je me souviens surtout de la sensation physique. Pas encore de la honte, on ne sait pas nommer la honte à onze ans. Plutôt un vertige. L'impression d'être mise en contact avec quelque chose de beaucoup trop grand, de beaucoup trop proche, de beaucoup trop intime. De me noyer dans la sexualité de ma mère sans que personne m'ait demandé si je savais nager.

Mon père n'a jamais rien dit là-dessus. Jamais. Pas un mot, pas une question, pas un froncement de sourcils.

Il n'y a pas eu d'acte. Il n'y a pas eu de geste. Aucun médecin n'aurait rien trouvé sur mon corps, (exceptées les traces de violences physiques) aucun juge n'aurait ouvert de dossier, et si j'avais parlé, on m'aurait répondu que ma mère était un peu spéciale, un peu libre, un peu trop bavarde, et que j'exagérais.

Et pourtant quelque chose avait été franchi ce jour-là, quelque chose dont j'ai mis quarante ans à trouver le nom.

Je voudrais te donner ce nom aujourd'hui. Il a été forgé au tournant des années quatre-vingt-dix et presque personne ne le connaît.

Mais avant, je dois poser une frontière, et je veux la poser tout de suite, parce que cette lettre serait dangereuse sans elle.

Ce dont je vais te parler n'est pas l'inceste. L'inceste est un crime. Le code pénal le définit par une liste précise de proches, et il relève de la justice. La commission indépendante sur l'inceste et les violences sexuelles faites aux enfants estime à cent soixante mille le nombre d'enfants qui subissent des violences sexuelles chaque année en France, et l'inceste en constitue la part la plus lourde. Si c'est cela que tu as vécu, cette lettre n'est pas la tienne, non parce que ta souffrance serait hors sujet, mais parce qu'elle mérite mieux que quelques paragraphes dans une lettre du vendredi. Tu trouveras à la fin de quoi te diriger vers des gens formés pour ça.

Ce dont je vais te parler est autre chose. C'est ce qui se passe quand il n'y a pas d'acte, et que pourtant l'air de la maison est irrespirable. Ces deux réalités ne se confondent pas et ne se hiérarchisent pas. Elles ne parlent simplement pas de la même chose.

Le psychiatre et psychanalyste Paul-Claude Racamier a passé la fin de sa vie sur cette question. Il a forgé pour elle un adjectif qui n'existait pas en français : incestuel. Et il en a donné une définition qui, la première fois que je l'ai lue, m'a fait reposer le livre.

L'incestuel, écrit-il, c'est un climat : un climat où souffle le vent de l'inceste, sans qu'il y ait inceste. Le vent souffle chez les individus ; il souffle entre eux et dans les familles. Partout où le vent souffle, il fait le vide.

Relis cette phrase lentement, parce qu'elle contient tout.

Un climat. Pas un événement. On ne peut pas dater un climat, on ne peut pas le photographier, on ne peut pas le raconter à la gendarmerie. Un climat, on le respire. Et quand on a respiré celui-là pendant toute son enfance, on ne sait même plus qu'il existe un autre air.

C'est pour cette raison que tant de femmes se taisent. Elles ne se taisent pas par loyauté, ou pas seulement. Elles se taisent parce qu'elles n'ont rien à raconter. Pas de scène. Pas de date. Pas de preuve. Juste une gêne ancienne et sans objet, qu'elles ont fini par prendre pour un trait de leur caractère.

Il définit encore l'incestuel comme ce qui, dans la vie psychique individuelle et familiale, porte l'empreinte de l'inceste non fantasmé, sans qu'en soient nécessairement accomplies les formes génitales. Ce mot, nécessairement, fait tout le travail. Et l'on retient de son œuvre une formule que je trouve d'une justesse terrible : dans ces familles, le tabou ne porte plus sur l'inceste, il porte sur la vérité de l'inceste.

Autre chose est interdit que le geste. Ce qui est interdit, c'est de le dire.

Quand je regarde mon histoire avec cette grille, je ne vois plus une mère excentrique. Je vois un système, et il fonctionne selon quatre confusions.

La première est la confusion des individus. Ma mère ne me reconnaissait pas comme une personne séparée d'elle. Elle m'imposait son rapport au corps, ses codes, ses références intimes, comme si la limite entre son psychisme et le mien n'avait jamais été tracée. La lingerie rouge à onze ans n'est pas une anecdote de mère fantasque. C'est une femme qui projette sur une enfant prépubère sa propre manière de séduire, parce qu'elle ne perçoit pas où elle finit et où sa fille commence. Par jalousie.

La deuxième est la confusion des générations. Je devais avoir sept ans, peut-être huit, la première fois qu'elle m'a dit cette phrase :

C'est moi qui couche avec ton père, c'est pas toi.

Sept ans. Elle a regardé sa fille de sept ans et elle a vu une rivale. Ce regard ne laisse aucune trace, il ne déchire rien qu'on puisse montrer à un médecin, et il détruit pourtant la frontière la plus structurante qu'un enfant possède : celle qui sépare les générations, celle qui lui garantit qu'il n'a pas à occuper la place d'un adulte dans le lit ou dans la tête de ses parents.

La troisième est la confusion des espaces. À douze ans, ma mère a décidé que ma chambre serait à l'autre bout de la maison. La pièce voisine de la leur était vide, disponible. Elle m'a été interdite, avec cette justification qu'elle n'a même pas pris la peine de déguiser :

Tu vas nous espionner en train de faire l'amour.

On m'a donc installée dans un grenier, séparée de mon frère de deux ans mon cadet par deux armoires, sans faux plafond, avec la laine de verre au-dessus de la tête. Entre mes parents et moi, quatre-vingts centimètres de pierre de taille. Je m'en souviens comme on se souvient d'une sentence.

Et regarde ce qu'on exigeait de moi dans cette maison, par la même bouche. Savoir. Tout savoir de sa vie sexuelle à elle, les détails, les préférences, la lingerie qu'il fallait porter pour un homme. Et dans le même mouvement, être coupable de le savoir, coupable d'entendre, coupable d'être là, au point d'être expédiée à l'autre bout de la maison pour une curiosité que je n'avais jamais eue.

Deux ordres qui se contredisent, énoncés par la même personne, dans un lien dont aucune enfant ne peut sortir, et sans le moindre droit de faire remarquer qu'ils se contredisent. Gregory Bateson et l'équipe de Palo Alto ont donné un nom à cette configuration en 1956 : la double contrainte. Ils ont fait l'hypothèse que répétée pendant des années, dans une relation dont on dépend pour vivre, elle abîme durablement la capacité d'un enfant à savoir ce qui est réel.

La quatrième confusion est celle qui tient tout l'édifice, et c'est le silence.

Je vais être franche avec toi, parce que c'est ici que j'ai mis le plus de temps à voir clair, et parce que c'est ici que ça me met encore en colère.

Pendant des années, j'ai raconté que mon père ne savait pas. Qu'il était dépassé. Qu'il subissait lui aussi. Je lui ai taillé un costume d'innocent et je le lui ai enfilé chaque matin, avec application, parce qu'un enfant dont la mère est l'ennemie a besoin qu'il reste au moins un adulte du bon côté. C'est un réflexe de survie, aussi mécanique que chercher l'air quand on se noie.

C'était faux. Il était présent dans cette maison. Il voyait. Il entendait. Et il n'a rien dit, pas une fois, pendant toutes ces années. Même pire il a toujours, toujours, pris son parti. Il a été son bras armé. Il l’a protégée, défendue. A chaque fois et encore aujourd’hui.

Alors posons les choses comme elles sont. Dans une famille ordinaire, un parent toxique ne peut pas fonctionner sans le consentement de l'autre. Pas une semaine, pas un mois, pas une année. Des décennies. Il faut être deux pour tenir un système pareil, et il faut être deux pour y enfermer un enfant. Le silence du père n'était pas une faiblesse ni une distraction. C'était sa part du travail. Son silence était sa signature.

Racamier avait vu cela avant moi. Ce qui tient un système pareil, ce n'est pas la transgression elle-même, c'est le secret qui l'enveloppe et qui interdit d'y toucher.

Je le formule à ma manière. Ce qui n'est jamais nommé ne peut jamais être contesté. Ce qui n'est jamais contesté devient la norme. Et ce qui devient la norme finit par disparaître de la conscience de ceux qui le subissent.

Voilà pourquoi tu n'as pas de souvenir précis à raconter. On ne se souvient pas de l'air qu'on a respiré.

Je dois maintenant te dire ce que ce climat produit, et je veux le faire avec précaution, parce que la littérature sur ce sujet est encore mince et que je ne vais pas te vendre de la certitude.

Une équipe française conduite par Brigitte Moltrecht et Robert Courtois a tenté de sortir la notion du flou en 2019. Ils ont établi douze critères objectivables du climat incestuel et les ont appliqués aux dossiers de deux cent deux adolescents accueillis dans des instituts thérapeutiques d'Indre-et-Loire. Près de la moitié présentaient au moins un critère, un tiers en présentaient au moins deux, et ceux-là allaient nettement plus mal que les autres sur le sommeil, sur l'humeur, sur leur rapport à la sexualité.

Tiens ce résultat par le bon bout. Il porte sur des adolescents déjà repérés comme en difficulté, pas sur la population générale, et la moitié dont je parle est la moitié de ce groupe-là. Ce n'est pas une prévalence, c'est un signal. Mais le signal est là, et il dit ceci : le climat incestuel n'est pas une élégance de langage pour psychanalystes. Il se repère, et il abîme.

Du côté clinique, une équipe réunie autour de Flore Gélugne et de Jean-Luc Vénisse avait déjà proposé, en 2006, des éléments pour repérer l'incestuel en consultation. Ce que les praticiens de ce courant décrivent revient souvent aux mêmes signes. Le corps qui parle à la place des mots. Les conduites addictives. Les troubles du comportement alimentaire. Et cette difficulté à savoir où l'on commence, que la littérature clinique nomme une identité introuvable.

Je m'arrête une seconde sur ces deux mots, parce qu'ils sont peut-être la clé de cette lettre.

Quand les limites n'ont jamais été posées autour de toi, tu ne peux pas savoir où tu commences. Tu ne sais pas ce qui t'appartient. Tu ne sais pas si cette émotion est la tienne ou celle de ta mère. Tu ne sais pas si ce corps est à toi ou s'il est un prolongement du sien. Et devenue adulte, tu continues à te laisser traverser par les autres, non par gentillesse, mais parce que personne ne t'a jamais montré où poser la frontière.

Il faut maintenant que je te mette en garde contre l'usage que tu pourrais faire de tout ceci.

L'incestuel est un mot dangereux, pour une raison précise : tout le monde peut y reconnaître un souvenir. Une mère qui entre dans la salle de bain sans frapper n'a pas installé un climat incestuel. Une confidence maladroite un soir de fatigue non plus. Un parent qui se promène en peignoir n'a transgressé aucune loi de l'esprit.

Ce qui fait l'incestuel, ce n'est jamais l'incident. C'est la durée, c'est l'organisation, c'est le fait qu'une position soit assignée à l'enfant et qu'il n'ait aucun moyen d'en sortir. Une mère qui te prend pour confidente de sa vie conjugale à quatorze ans pendant huit ans, un père qui commente ton corps à table devant les autres, une maison où l'on ne ferme aucune porte et où l'on t'interdit pourtant la tienne, un système où aucun tiers n'est autorisé à dire que ce n'est pas normal. C'est cela, le vent de Racamier. Pas une rafale. Un vent qui souffle tous les jours et qui fait le vide.

Si tu hésites, voici la question qui tranche, et elle vient de mon livre : dresse deux colonnes. D'un côté, tout ce que tu as su, vu ou entendu de la sexualité de tes parents avant seize ans. De l'autre, ce qu'un enfant de cet âge aurait dû en savoir. L'écart entre les deux colonnes est la mesure exacte de ce qui a été franchi.

Et il te dit autre chose, cet écart.

Il te dit à qui appartient la honte.

Parce que tu la portes, cette honte. Tu la portes depuis l'enfance, tu la portes en rougissant quand on parle de sexualité, tu la portes en te sentant sale sans savoir de quoi, tu la portes en pensant que tu étais peut-être une enfant trouble, une enfant qui savait trop de choses, une enfant précoce de la mauvaise manière.

Cette honte n'a jamais été la tienne.

Un enfant ne peut pas être coupable de ce qu'on dépose en lui. Il ne choisit ni ce qu'il voit, ni ce qu'on lui raconte, ni la place qu'on lui assigne. La honte que tu traînes appartient à l'adulte qui a franchi la limite, et à celui qui l'a regardé faire sans rien dire. Elle s'est trompée de corps. Elle s'est logée dans le tien parce que tu étais la plus petite et que tu ne pouvais pas la refuser.

Tu peux la rendre. Pas d'un coup, pas par décret, mais tu peux commencer par la regarder et constater qu'elle ne te ressemble pas.

Bienvenue dans L'Héritière.

Une lettre pour celles qui n'ont rien à raconter, parce qu'il ne s'est jamais rien passé, et qui savent pourtant que quelque chose a eu lieu.

Une lettre pour celles qui ont grandi en sachant de la vie sexuelle de leurs parents des choses qu'on ne devrait jamais savoir à cet âge.

Une lettre pour celles qui ont cru que le parent silencieux était le gentil.

Ce soir, si tu veux, fais une seule chose. Repense à un moment où tu as eu honte à cause de la sexualité de tes parents. Écris-le, en commençant par ton prénom d'enfant au lieu de dire je. Clo, onze ans, est emmenée par sa mère dans une boutique de lingerie.

Regarde ce qui se passe dans ton corps quand tu lis cette phrase.

La honte change de place. Elle quitte l'enfant. Elle remonte vers l'adulte qui aurait dû la protéger, et elle y reste.

Il n'y a jamais eu de geste. Il y a eu un climat. Je l'ai respiré parce que je n'avais pas le choix. Je ne le respire plus. Et ce que j'ai porté à leur place, je le leur laisse.

Clothilde

Pour aller plus loin

Le mot incestuel est un néologisme de Paul-Claude Racamier (1924-1996), psychiatre et psychanalyste, qui le définit comme ce qui porte l'empreinte de l'inceste non fantasmé sans que les formes génitales en soient nécessairement accomplies, et comme un climat où souffle le vent de l'inceste sans qu'il y ait inceste. Il l'élabore au tournant des années quatre-vingt-dix et l'expose dans L'Inceste et l'incestuel (Collège de psychanalyse groupale et familiale, 1995 ; réédition Dunod, 2021). La double contrainte vient de Gregory Bateson, Don Jackson, Jay Haley et John Weakland, Toward a Theory of Schizophrenia (Behavioral Science, 1956, vol. 1, n° 4, p. 251 à 264) : deux injonctions qui se contredisent, énoncées ensemble dans une relation vitale, sans droit de commentaire ni possibilité de fuite. Il s'agit d'une hypothèse théorique, jamais démontrée expérimentalement. Sur le repérage clinique, voir Flore Gélugne, Odile Abiven, Sylvain Lambert et Jean-Luc Vénisse, Expression de l'incestuel, intérêt et éléments de repérage de l'incestuel dans la pratique clinique (Le Divan familial, 2006, n° 16, p. 183 à 196). Enfin, l'équipe de Brigitte Moltrecht et Robert Courtois a proposé douze critères objectivables et les a appliqués à deux cent deux adolescents de deux instituts thérapeutiques d'Indre-et-Loire (Neuropsychiatrie de l'enfance et de l'adolescence, 2019, vol. 67, n° 2, p. 81 à 88) : près de la moitié en présentaient au moins un, un tiers au moins deux, avec davantage de troubles du sommeil, de l'humeur et du rapport à la sexualité. L'échantillon est clinique et non représentatif : ce travail établit des critères de repérage, pas une fréquence en population générale.

Les chiffres cités dans cette lettre proviennent du rapport public de la CIIVISE, Violences sexuelles faites aux enfants : on vous croit (novembre 2023).

Si ce que tu as vécu relève d'actes et non d'un climat, ou si un enfant est aujourd'hui en danger, le 119 est gratuit, joignable jour et nuit, et n'apparaît sur aucune facture détaillée. Pour toi, adulte, cherche un praticien formé au psychotraumatisme plutôt qu'un thérapeute généraliste : ce n'est pas la même compétence.

Question de clôture

La prochaine fois que la honte montera, à propos de ton corps, d'une confidence ancienne, d'une image qui revient, ne te demande pas ce que tu as fait.

Demande-toi :

Qui aurait dû porter cette honte à ma place, et depuis quand est-ce que je la range pour lui ?

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Lettre #10 — Ce n'est pas ton enfance qui se transmet