Lettre #10 — Ce n'est pas ton enfance qui se transmet
« Ce n'est pas ce qui t'est arrivé qui passera dans ton enfant. C'est ce que tu n'as pas encore pu raconter. »
Clothilde Soetinck
Il y a une peur dont on parle peu, parce qu'elle a honte d'elle-même.
Elle ne se dit pas dans les dîners. Elle ne se dit pas non plus en thérapie, pas tout de suite, pas avant la troisième ou la quatrième séance. Elle attend qu'on ait établi assez de confiance pour qu'elle puisse sortir sans détruire celle qui la porte. Et quand elle sort, elle sort presque toujours dans les mêmes mots.
J'ai entendu sa voix sortir de ma bouche.
C'était un mercredi soir, m'a raconté cette femme. Sa fille de six ans refusait d'éteindre la télévision, et elle s'est entendue prononcer une phrase. Pas le sens de la phrase. Le timbre. Plat, rapide, un peu haut sur la fin, avec ce léger mépris dans la dernière syllabe. La voix de sa mère, sortie de son corps à elle, dans son salon à elle, adressée à son enfant à elle.
Elle est allée dans la salle de bain, elle a fermé la porte, elle a posé ses deux mains sur le lavabo en attendant que ça passe. Et ce qu'elle a pensé à ce moment-là, elle me l'a dit avec une honte que je n'oublierai pas.
Ça y est. C'est là. Je l'ai en moi.
Cette femme, je l'ai reçue cent fois. Sous d'autres prénoms, avec d'autres scènes. Parfois c'est un geste, une main qui part trop vite et qui s'arrête à mi-chemin. Parfois c'est un silence, le sien, celui qu'elle inflige à son fils après une contrariété et qu'elle reconnaît immédiatement pour l'avoir subi vingt ans. Parfois ce n'est rien du tout, rien qu'une vigilance qui ne s'éteint jamais, une femme qui s'observe materner comme on surveille une casserole sur le feu, et qui rentre le soir plus épuisée d'avoir surveillé que d'avoir vécu.
Il y a aussi l'autre version. Celle dont on parle encore moins.
La femme qui n'a pas eu d'enfant. Qui n'en aura pas. Non par choix profond, non par désir d'une autre vie, mais parce qu'un jour, très tôt, bien avant d'avoir les mots pour le formuler, elle a pris une décision silencieuse : ça s'arrête à moi. Elle ne l'a presque jamais dit à voix haute. Elle a laissé les autres croire qu'elle était carriériste, ou indécise, ou pas maternelle, et elle a laissé passer les années en portant, sous ses raisons présentables, une phrase qu'elle n'a jamais osé formuler devant personne : je me suis interdit une vie pour protéger quelqu'un qui n'existe pas.
Ces deux femmes ont la même peur. Elles la traitent différemment, mais c'est la même. Et c'est celle sur laquelle j'ai vu se construire le plus de renoncements silencieux.
Alors je voudrais te dire d'où elle vient, cette peur, parce qu'elle ne t'appartient pas entièrement.
On te l'a vendue.
Elle circule partout, sous une forme ou sous une autre, dans les magazines, dans les stages de fin de semaine, dans les livres qui promettent de libérer la lignée, dans cette phrase qu'on répète avec un air pénétré : ce qui n'est pas réglé se transmet. La formule est belle. Elle explique beaucoup en peu de mots ; c'est même ce qui la rend si contagieuse. Mais regarde ce qu'elle fait, si on la prend au sérieux jusqu'au bout. Si tout ce qui n'a pas été réglé se transmet, et si personne, jamais, ne règle tout, alors la conclusion tombe seule. Tu vas transmettre. Tu portes en toi quelque chose dont tu ne connais ni la nature ni l'échéance, et toute ta vie de mère — ou toute ta vie de femme qui a renoncé à l'être — se déroulera sous la surveillance de cette phrase.
Je ne crois pas à cette phrase. Non par optimisme, tu me connais, ce n'est pas mon registre. Mais parce qu'on a cherché, et qu'on n'a pas trouvé ça.
Deux chercheurs américains, Joan Kaufman et Edward Zigler, ont posé la question il y a une quarantaine d'années, et le titre de leur article est exactement celui que tu te poses à trois heures du matin : les enfants maltraités deviennent-ils des parents maltraitants ? Ils ont passé en revue tout ce qu'on savait pour tenter d'établir un chiffre. Leur réponse tient en une ligne. Environ un tiers.
Je veux que tu la prennes par ses deux bouts, cette ligne, parce qu'on lui fait dire n'importe quoi, dans les deux sens.
Un tiers, c'est plusieurs fois plus que dans la population générale. Le risque existe, il est réel, et je ne vais pas te raconter que l'enfance n'a aucune conséquence : j'ai passé quinze ans à démontrer l'inverse.
Et deux tiers ne répètent pas.
Deux sur trois. Ce n'est pas une exception. Ce n'est pas un miracle. Ce n'est pas le lot d'une petite élite de la résilience à laquelle tu n'appartiendrais pas. C'est la majorité. C'est le cas ordinaire, le cas banal, celui dont on ne parle jamais parce qu'il ne fait pas d'histoire. La transmission est ce qui arrive parfois. La non-transmission est ce qui arrive le plus souvent.
Ces chercheurs concluaient déjà, en 1987, qu'accepter sans réserve l'hypothèse d'un cycle était injustifié. Depuis, les méthodes se sont durcies, les études se sont multipliées, et le tableau n'a pas changé de nature : la transmission existe, et elle est modeste. Modeste. Pas nulle, et pas un destin.
Alors la vraie question n'est pas : est-ce que ça se transmet ?
La vraie question est : qu'est-ce qui fait la différence entre celles qui répètent et celles qui ne répètent pas ?
Et la réponse, quand je l'ai rencontrée, m'a fait poser le livre et rester un moment sans rien faire.
Il existe un entretien, mis au point à Berkeley autour d'une chercheuse qui s'appelle Mary Main, et dont le principe paraît d'abord tout simple. On demande à un adulte de parler de son enfance. De sa relation à chacun de ses parents. Des moments de détresse, de séparation, de perte. Cela dure une heure. C'est enregistré, retranscrit mot à mot, puis lu par quelqu'un qui cherche quelque chose de très précis.
Pas ce que la personne a vécu.
La façon dont elle le raconte.
Ce quelque chose porte un nom : la cohérence. Et c'est elle, et non la gravité de ce qui est décrit, qui détermine si cette femme sera classée sécure ou non. On ne compte pas les coups pour décider. On écoute comment l'histoire se tient.
Ce qui veut dire, très concrètement, qu'une femme peut décrire une enfance atroce et être classée sécure. Et qu'une autre peut décrire une enfance idyllique et être classée insécure.
Ce n'est pas le paradoxe amusant d'une méthode mal fichue. C'est le résultat central de toute cette littérature.
La cohérence, ce n'est pas bien parler. Ce n'est pas avoir une belle histoire, ni une histoire finie. C'est la capacité à raconter en restant présente. À donner des détails qui soutiennent ce qu'on affirme. À ne pas embellir. À ne pas se noyer. À pouvoir dire une chose et son contraire, elle m'a fait ça et je l'aimais, sans que le récit s'effondre. C'est pouvoir entrer dans la scène, et pouvoir en sortir.
Et voici ce que cette manière de raconter permet de prévoir.
Trente ans de recherches ont posé la même question, dans des pays différents, sur des familles différentes, et elles arrivent au même endroit. La façon dont une femme raconte son enfance, parfois avant même que son enfant ne soit né, est liée à la manière dont cet enfant s'attachera à elle. Le lien est modéré ; il varie ; je ne vais pas te vendre un déterminisme à l'envers. Mais il est là.
Pas ce qu'elle a vécu. La façon dont elle le raconte.
Reste un instant avec ça, parce que je crois que c'est le cœur de cette lettre.
Toute ta vie, on t'a laissée croire que ton passé était le problème. Que ce qui te menaçait, c'était ce qui t'était arrivé. Que la chose se transmettrait par la blessure elle-même, comme une couleur d'yeux, comme quelque chose d'inscrit dans le sang. C'était une lecture sans issue, parce qu'un passé, on ne le change pas. Le tien est fixé. Rien de ce que tu feras ne modifiera un seul soir de ton enfance, pas une phrase, pas une porte qui claque, pas un dimanche.
Mais ce n'est pas par là que ça passe.
Ce qui passe, c'est le trou dans le récit. L'endroit où tu ne peux pas encore aller. C'est l'idéalisation qui te fait dire « ma mère a fait ce qu'elle a pu » d'une voix plate, sans qu'aucun souvenir précis ne vienne se poser derrière. C'est l'inverse aussi : l'endroit où tu tombes dedans, où tu recommences à trembler, où le présent s'efface et où tu n'es plus en train de raconter mais en train d'y être. Et c'est le vide. Je ne me souviens de rien. Mon enfance est floue. Il n'y a rien à dire.
Ce n'est pas ton enfance qui se transmet. C'est ton silence sur elle.
Et un silence, ça, ça se travaille.
On a donné un nom au phénomène : la sécurité acquise. Elle désigne ces adultes qui décrivent une enfance difficile, et dont le récit, pourtant, tient debout. Quand on a observé pour la première fois des parents de ce profil auprès de leurs enfants, en les filmant, on a découvert qu'on ne les distinguait pas de ceux qui n'avaient jamais eu à la construire. À la caméra, on ne voyait pas lequel avait dû fabriquer sa sécurité et lequel l'avait reçue en naissant.
Mais la même étude a vu autre chose, et je ne veux pas te le cacher, parce que c'est peut-être la chose la plus juste que j'aie lue sur vous.
Ces parents-là s'occupaient de leur enfant aussi bien que les mieux sécurisés. Et ils allaient moins bien. Beaucoup d'entre eux portaient une tristesse qu'on retrouvait bien plus rarement chez ceux qui avaient reçu leur sécurité en naissant. Les chercheurs en tirent une phrase que je trouve d'une justesse rare : la reconstruction des difficultés passées peut rester une charge, même quand le travail intérieur a abouti.
Tu donnes à ton enfant ce que tu n'as pas reçu, et ça te coûte.
Je te dois une mise en garde ici, parce qu'elle est utile. Cette catégorie a été contestée, et pour une bonne raison : quand on est allé vérifier, on s'est aperçu que certaines de celles qui racontaient leur enfance le plus sombrement étaient, en réalité, celles qui avaient reçu le plus. Raconter noir ne prouve rien. Ce n'est jamais la noirceur du récit qui compte. C'est sa cohérence.
C'est exactement ce que je vois en cabinet. Des femmes admirables avec leurs enfants, et fatiguées jusqu'à l'os. Si tu te reconnais ici, je voudrais que tu entendes ceci : ce n'est pas que tu t'y prends mal. C'est que tu fabriques, chaque jour, quelque chose que personne n'a fabriqué pour toi. Évidemment que c'est lourd. Ça ne veut pas dire que tu échoues. Ça veut dire que tu construis sans plan.
Il me reste à te donner le mot le plus utile de toute cette histoire.
Peter Fonagy, qui a passé sa vie sur ces questions, l'appelle la fonction réflexive. C'est la capacité à lire les comportements, les siens comme ceux des autres, en termes d'états intérieurs. Non pas elle m'a frappée, mais elle m'a frappée parce qu'elle ne supportait pas ce que mon existence lui rappelait, et moi, à l'époque, j'ai cru que c'était de ma faute. Voir des peurs, des intentions, des manques derrière les gestes. Y compris derrière les siens.
Son équipe a suivi, à Londres, des mères qui avaient connu une enfance de privation. Celles qui avaient cette capacité-là avaient toutes un bébé sécure. Toutes. Parmi celles qui ne l'avaient pas, presque aucune. Les nombres sont petits, l'étude est ancienne, et je ne la brandirai pas comme une loi. Mais elle va dans le même sens que tout le reste, et elle dit une chose que je crois profondément.
Comprendre ne console pas. Comprendre agit.
Je t'écrivais, dans la deuxième lettre, que je ne proposais plus le pardon comme objectif, et que je proposais autre chose à la place : la compréhension. Comprendre comment cette mère a été élevée. Comprendre ce qu'elle n'a pas reçu. Comprendre aussi ce qui, malgré tout, ne s'explique pas et ne s'excusera jamais. J'écrivais cela depuis ma pratique, par conviction, parce que je voyais que ça libérait des femmes que le pardon n'avait jamais libérées.
En relisant ces travaux, j'ai compris que je décrivais, sans le savoir, exactement ce que les chercheurs mesurent.
Ce que je te proposais comme une sortie plus digne que le pardon est aussi, selon tout ce dont nous disposons, ce qui protège ton enfant.
Maintenant, je veux te parler à toi. Toi qui lis ceci en ayant déjà tout retourné dans ta tête.
Parce que je devine ce qui est en train de se passer. Tu es en train de transformer cette lettre en devoir. Tu te dis qu'il va falloir raconter, comprendre, élaborer, et bien le faire, et vite, et seule, et que si ton enfant va mal ce sera parce que tu n'auras pas assez travaillé.
Non.
Une équipe britannique a suivi plus de mille familles pendant douze ans en cherchant précisément ce qui distinguait, parmi les mères maltraitées dans leur enfance, celles qui ne frappaient pas leurs enfants. Ce qu'elle a trouvé n'a rien d'héroïque, et c'est pour ça que ça me touche. Une relation soutenante et fiable avec le partenaire. De la chaleur envers l'enfant. Pas de violence dans la maison.
Trois choses. Aucune n'est un exploit. Et surtout : aucune ne se joue avant, dans ton enfance. Toutes se jouent maintenant, dans les liens que tu habites aujourd'hui.
Ce n'est donc pas seulement dans ta tête que ça se passe. La personne avec qui tu vis pèse, ici, autant que tout le travail intérieur du monde. Ce qui est une nouvelle exigeante, et une bonne nouvelle : tu peux agir là-dessus.
Ces mêmes chercheurs notent d'ailleurs que les femmes qui brisaient le cycle avaient souvent traversé la dépression, et qu'elles étaient moins bien entourées que celles qui n'avaient jamais été maltraitées. Ce n'est pas un détail. Ça veut dire que briser le cycle ne veut pas dire aller bien. Ça veut dire ne pas le passer. Ce sont deux choses différentes, et on peut faire la seconde sans avoir réussi la première.
C'est ce que Donald Winnicott, que je te citais dans la troisième lettre, appelait la mère suffisamment bonne. Suffisamment. Il n'a jamais été question de ne jamais crier, de ne jamais s'épuiser, de ne jamais rater un soir. Un enfant n'a pas besoin d'une mère réparée. Il a besoin d'une mère réparable : quelqu'un qui casse, qui s'en aperçoit, et qui revient.
Je dois te dire d'où je parle, maintenant, parce que cette question n'a jamais été théorique pour moi.
Je te l'écrivais dans la lettre précédente : nous étions quatre, et la dernière est arrivée quatorze ans après moi. C'est moi qui l'ai élevée.
Je n'avais pas choisi d'être mère. On m'a mis une enfant dans les bras dans la maison même où j'étais la cible, et j'ai fait ce que font les aînées désignées. J'ai tenu. Je l'ai portée, nourrie, consolée, couchée. J'avais quatorze ans et j'exerçais une fonction pour laquelle personne ne m'avait demandé mon avis. Et tu sais quoi? Même si je ne l’ai pas vue depuis 15 ans, même si elle s’est mariée sans moi, a eu un bébé que je ne connaîtrai pas; j’entends encore le bruits de ses petits pas au petit matin lorsqu’elle venait me rejoindre dans mon lit pour un câlin.
Alors la question “vais-je devenir elle ?”, je ne me la suis pas posée, oui j’ai été cette femme aussi. Lorsque j’ai appris ma grossesse, pour Hugo, il y a 27 ans, la première question qui a surgit était : si c’est une fille? comment vais-je faire? Vais-je réussir à l’aimer? est-ce que je vais être comme elle? Et immédiatement, au creux de mon ventre j’ai su, je l’aurais aimée immensément.
Je n'avais aucun des mots que je viens de te donner. Ni cohérence, ni fonction réflexive, ni sécurité acquise. Je n'avais qu'une seule chose, et je ne savais pas qu'elle valait quelque chose.
Je m'étais entendue.
Il m'aura fallu 20 ans pour comprendre que c'était là, exactement là, que la chaîne avait commencé à céder.
Car ce qui te sépare de ta mère, ce n'est pas que tu sois meilleure qu'elle. C'est que tu regardes.
Elle ne s'est jamais retournée. Elle n'a jamais fermé la porte d'une salle de bain pour se demander ce qui venait de sortir de sa bouche. Elle n'a jamais eu peur de devenir la sienne. Et cette peur que tu portes comme une preuve à charge, cette peur qui te réveille la nuit et que tu prends pour le symptôme du mal, elle est précisément le signe que quelque chose, en toi, a déjà commencé à céder. Non parce que la peur protège, elle ne protège de rien par elle-même. Mais parce qu'elle est ce qui te fait regarder, et que regarder est exactement ce que ta mère n'a jamais fait.
Le jour où tu as entendu sa voix sortir de ta bouche, tu l'as entendue.
Elle, personne ne l'a jamais entendue.
Et puis il y a le geste. Tu me connais maintenant : je ne te laisse pas repartir avec des concepts sans un geste.
Celui-ci est simple, et il ne coûte rien.
Raconte ton enfance à voix haute. À une amie qui ne t'interrompra pas, à un professionnel, à un enregistreur, à la page d'un cahier. Pas pour la revivre, pour l'entendre. Et pendant que tu racontes, ne cherche pas à bien dire. Écoute seulement où le récit se casse.
Parce qu'il va se casser. C'est normal, il se casse pour tout le monde, et l'endroit où il casse est ce que tu as de plus précieux.
Il se casse quand tu affirmes sans pouvoir donner d'exemple, elle m'aimait à sa manière, et puis rien ne vient.
Il se casse quand tu tombes dedans, quand le passé passe au présent, quand ta voix change.
Il se casse quand il n'y a rien du tout. Un blanc. Des années entières dont tu ne peux rien dire.
Ces trois cassures ne sont pas des défaillances. Ce sont des cartes. Elles t'indiquent les endroits où l'histoire n'a pas encore été mise en mots ; et ce sont ces endroits-là, pas tes souvenirs, qui voyagent.
Bienvenue dans L'Héritière.
Une lettre pour celles qui se surveillent en maternant, et qui appellent défaut ce qui est une vigilance.
Une lettre pour celles qui n'ont pas eu d'enfant par loyauté envers un enfant imaginaire, et qui n'ont jamais osé le dire à personne.
Une lettre pour celles à qui l'on a vendu une malédiction, et qui viennent d'apprendre que les deux tiers ne répètent pas.
Ce soir, avant de dormir, s'il te reste cette peur au fond du ventre, pose ta main dessus et dis-lui :
Je ne suis pas ma mère. Je ne porte pas une malédiction. Mon enfance est faite, elle ne bougera plus. Ce qui bouge encore, c'est ce que j'en raconte. Et ça, personne ne me l'a jamais pris.
Ta mère n'a pas eu ces mots. Personne ne les lui a donnés, et elle n'est jamais allée les chercher.
Toi, tu les as.
C'est là, exactement là, que la chaîne s'arrête.
Pour aller plus loin
Sur les taux de transmission, l'article de Joan Kaufman et Edward Zigler, Do abused children become abusive parents? (1987), établit un taux d'environ un tiers, six fois la fréquence observée en population générale, mais deux tiers de non-répétition et conclut que l'acceptation sans réserve de l'hypothèse intergénérationnelle est injustifiée ; la plus vaste synthèse parue depuis, celle de Sheri Madigan et de ses collègues (Testing the cycle of maltreatment hypothesis, Development and Psychopathology, 2019), confirme la transmission sur plus de deux cent vingt mille dyades tout en qualifiant elle-même ses effets de modestes.
Sur le mécanisme, l'Entretien d'Attachement Adulte, conçu par Carol George, Nancy Kaplan et Mary Main et codé selon le système de Main et Goldwyn, évalue séparément l'expérience décrite et la manière de la raconter : seule la seconde détermine la classification, et l'échelle de cohérence du discours y pèse le plus, d'où la possibilité d'être classé sécure en décrivant une enfance très douloureuse. La méta-analyse de Marije Verhage et de ses collègues (Narrowing the transmission gap, Psychological Bulletin, 2016) confirme ce lien, tout en le trouvant plus faible que vingt ans plus tôt et partiellement inexpliqué.
La sécurité acquise a été éprouvée par Jane L. Pearson et ses collègues (1994), sur quarante parents seulement, comportement parental comparable à celui des sécures continus, mais quatre fois plus de symptômes dépressifs, puis contestée par Glenn Roisman et ses collègues (2002), qui ont montré que les adultes identifiés ainsi d'après leur seul récit avaient en réalité reçu, à l'observation, parmi les meilleurs soins de leur cohorte : la noirceur d'un récit ne prouve rien, seule sa cohérence compte.
Sur la fonction réflexive, Peter Fonagy et ses collègues (The Theory and Practice of Resilience, 1994) rapportent que dix mères sur dix dotées de cette capacité malgré une enfance de privation avaient un bébé sécure, contre une sur dix-sept chez celles qui en manquaient, effectifs minuscules, jamais répliqués à cette ampleur : un indice, pas une loi.
Enfin Sara Jaffee et ses collègues (Safe, stable, nurturing relationships break the intergenerational cycle of abuse, 2013), sur mille cent seize familles suivies douze ans, identifient trois marqueurs chez les mères qui ne frappent pas leurs enfants : un partenaire soutenant et fiable, de la chaleur envers l'enfant, pas de violence conjugale. Ce sont des associations, non des causes, et ces femmes avaient plus souvent traversé la dépression que celles n'ayant jamais été maltraitées.
La mère suffisamment bonne est de Donald Winnicott (1953). Tout cela rejoint les loyautés invisibles d'Ivan Boszormenyi-Nagy et Geraldine Spark (1973), évoquées dans la troisième lettre : ce qui circule d'une génération à l'autre n'est pas l'événement, mais la place qu'on lui a laissée dans le récit.
Question de clôture
Raconte ton enfance à voix haute, ce soir, à quelqu'un qui ne t'interrompra pas.
Puis demande-toi simplement :
À quel endroit exactement mon récit s'est-il cassé et qu'est-ce que je protège encore, là ?