Comprendre plutôt que pardonner

Il faut pardonner pour avancer. Cette phrase, on la prononce avec bienveillance. Elle blesse une seconde fois. Et elle est fausse.
— Clothilde

Il existe une phrase que l'on adresse aux femmes blessées avec une régularité presque mécanique. Elle prend des formes variables, mais sa fonction est toujours la même : refermer la plaie avant qu'elle ait été regardée. Il faut pardonner. C'est en pardonnant qu'on se libère. Tant que tu ne pardonneras pas, tu resteras prisonnière du passé. On la prononce avec douceur, parfois avec une bienveillance sincère, le plus souvent avec une autorité qui n'a pas conscience d'elle-même. Elle vient des amies, des compagnons, des thérapeutes mal formés, des magazines, des manuels de développement personnel, des prêtres et des psychologues confondus dans une même morale du dépassement.

Cette phrase blesse. Elle blesse une seconde fois. Elle arrive après la première violence, et elle a ceci de particulier qu'elle ne se présente jamais comme une violence. Au contraire : elle se donne pour une sagesse, une voie de sortie, presque un cadeau. C'est précisément ce qui la rend redoutable. Une violence qui se réclame de la guérison demande à celle qui la subit non seulement de l'endurer, mais d'y consentir avec gratitude.

Je voudrais, dans cette deuxième lettre, regarder de près cette injonction. Non pour la remplacer par une autre — celle, plus contemporaine, qui consisterait à refuser le pardon par principe. Mais pour défaire ce qu'elle suppose : l'idée que le pardon serait le seuil obligé de la guérison. Cette idée est partout. Elle est si présente dans nos paysages culturels qu'on ne la voit plus. Et pourtant, elle est fausse.

Je m’oppose fermement à cette injonction car je la trouve délétère, destructrice. Sur mes réseaux sociaux, beaucoup de femmes l’écrivent “grandis un peu, passe à autre chose, pardonne pour te libérer”. Mais, et c’est un “mais” majuscule, pardonner quoi à quelqu’un qui n’exprime aucun remord? Pardonne, pourquoi? Alors qu’elle a toujours cette obsession de ma propre annihilation? En quoi pardonner m’apporterait la paix? Alors que je ne suis pas en guerre, moi. Et cela ferait-il donc de moi une meilleure personne? Tendre l’autre joue? N’ai - je pas déjà eu mon lot de coups ? Au sens propre comme au figuré, par ailleurs. Je ne suis coupable de rien - Je me dois tout, à moi - Je me tiens droite et fière. Je suis surtout libre - Absolument - Totalement - Certainement bien plus que ce qu’elle ne sera jamais. Je ne suis ni en colère, ni dans la rancoeur. Et je crois qu’au-delà du pardon, c’est ma meilleure réponse.

Pour comprendre ce qu'elle nous fait, il faut commencer par voir d'où elle vient.

L'injonction au pardon a une histoire. Elle plonge ses racines dans la tradition chrétienne, où le pardon est une vertu cardinale, le geste qui imite le divin. Pardonnez à ceux qui vous ont offensés. Ce commandement appartient à un système où l'être humain est en relation verticale avec un Dieu qui pardonne d'abord, et où le pardon humain est une manière d'entrer dans cette grâce. Sortie de ce cadre théologique, cette parole est devenue, au fil des siècles, une norme morale autonome, désindexée de son origine religieuse. Puis, dans les années 1980, la psychologie nord-américaine s'en est emparée. Des chercheurs ont commencé à parler du pardon comme d'une intervention thérapeutique, mesurable, bénéfique pour la santé mentale et même physique. Le pardon devenait protocole. Il devenait recommandation médicale.

Ce déplacement, en apparence anodin, a eu une conséquence majeure. Le pardon, qui était dans la tradition religieuse un acte gratuit, libre, parfois héroïque, est devenu dans la culture thérapeutique contemporaine un devoir. Et plus subtilement encore : un devoir présenté comme un soin de soi. Tu te dois ce pardon, c'est pour toi, pas pour l'autre.Cette formule est partout. Elle a l'air généreuse. Elle est en réalité une élégante coercition.

Car elle déplace la responsabilité. La personne qui a été blessée se voit attribuer une nouvelle tâche : réparer la dissonance émotionnelle créée par la blessure. Le bourreau, lui, s'est éclipsé depuis longtemps. C'est elle, la blessée, qui doit travailler. C'est elle qui doit faire le travail du pardon. Et si elle n'y parvient pas, elle entend rapidement la suite : c'est toi qui te fais du mal en restant accrochée à cela.

Voilà la pointe la plus fine du dispositif : la victime est désormais responsable de sa propre stagnation.

La philosophie a, depuis longtemps, mis en doute ce schéma. Vladimir Jankélévitch, dans Pardonner ? en 1971, a posé une question que la culture du bien-être préfère ignorer : peut-on pardonner ce qui est impardonnable ? Il l'écrivait à propos des crimes nazis, mais sa question dépasse ce cadre historique. Pour Jankélévitch, le pardon n'est pas un geste automatique ; il suppose au minimum une demande, une reconnaissance, un mouvement venu de celui qui a fait le mal. En l'absence de cela, parler de pardon est un abus de langage. On ne pardonne pas dans le vide. On ne pardonne pas à un fantôme qui n'a jamais reconnu sa faute. Ce que l'on appelle alors « pardon » est autre chose : une renonciation, une fatigue, parfois une survie. Mais pas un pardon.

Hannah Arendt, dans Condition de l'homme moderne, avait elle aussi posé une limite. Elle considérait le pardon comme une faculté politique précieuse, une manière d'interrompre les enchaînements de la vengeance. Mais elle ajoutait que certains actes — ceux qu'elle nommait le mal radical — échappent à cette faculté. Tout n'est pas pardonnable. Et l'on ne fait pas honneur à la victime en la sommant de transcender ce qui, en elle, refuse encore.

Jacques Derrida, plus tard, est allé plus loin. Pour lui, un pardon n'est véritablement un pardon que s'il s'adresse à l'impardonnable. Sinon, c'est autre chose : une transaction, une réconciliation utilitaire, une amnistie sociale. Le pardon facile — celui qu'on accorde à ce qui est déjà excusable — ne mérite pas le mot. La culture du développement personnel a fait l'inverse exact de cette pensée : elle a banalisé le mot pardon pour en faire un outil de confort intérieur, et a vidé le geste de sa gravité.

Du côté des sciences du vivant, le tableau est plus nuancé qu'on ne le présente. Il existe des études qui montrent que les personnes qui parviennent à lâcher leur ressentiment connaissent une amélioration de leur santé psychique et somatique. Mais entre lâcher un ressentiment qui nous empoisonne et pardonner à celui ou celle qui nous a blessées, il y a un abîme. La première opération est intrapsychique. La seconde implique un autre. Les conflater est une erreur méthodologique qui a pourtant été commise en masse dans la littérature populaire.

Ce que la recherche sur le trauma nous apprend, par ailleurs, est beaucoup plus exigeant que la fable du pardon. Bessel van der Kolk a montré que le traumatisme s'inscrit dans le corps avant de s'inscrire dans le récit. Rachel Yehuda a documenté les marques épigénétiques que les blessures intergénérationnelles laissent dans la biologie même des descendantes. Aucune de ces recherches ne soutient l'idée qu'une décision mentale de pardonner viendrait régler les empreintes neurobiologiques de la violence. Le corps ne pardonne pas sur ordre. Il intègre, à son rythme, ce qui a été regardé, nommé, contextualisé. Le pardon décrété est une formule. Le corps, lui, demande un processus.

Dans ma pratique clinique, je vois ce conflit revenir presque chaque semaine. Des femmes qui ont fait, comme elles disent, un travail sur le pardon depuis des années, et qui s'épuisent. Elles ont pardonné à leur mère, en pensée, en parole, en lettre, en méditation guidée. Elles ont assisté à des retraites, lu des livres, prié, médité, écrit. Et pourtant, dès qu'elles entrent dans la maison maternelle, leur corps se referme. La gorge se serre. Le ventre se contracte. La voix devient enfantine. Quelque chose, en elles, n'a pas pardonné — et avait raison de ne pas le faire.

J’ai une pensée particulière pour Simone - une de mes consultantes, 40 ans de thérapies avec différents psy, toujours aucune amélioration (et ça vaiment, ça me met en colère). Un mère qui l’a torturée, enfant. Je vous passe les détails des sévices endurés. La dernière psychologue lui avait doctement expliqué qu’il lui fallait pardonner à sa mère pour être enfin libérée. Cette psychologue bienfaisante à donc poussé Simone à faire les 800 kilomètres qui la séparaient de la tombe de sa mère, pour aller dire sur la pierre “je te pardonne”. De l’aveu même de Simone, le trajet tant l’aller que le retour fut difficile, les jours d’avant et les d’après aussi. Et Simone arrive chez moi, encore plus mal. Pourquoi? Parce que non seulement elle n’était pas libre, mais en plus elle se sentait coupable de ne pas y être arrivé.

Car ce qu'elles avaient appelé pardon n'était souvent qu'une nouvelle version de l'ancienne loyauté. Une manière, plus sophistiquée que les autres, de continuer à porter la paix de la mère. J'ai pardonné, donc je peux retourner manger chez elle le dimanche. Le mot pardon avait servi à reconstruire le pont au-dessus du vide, sans que le vide ait été regardé. La structure relationnelle malade était intacte. Le pardon avait été l'anesthésiant qui permettait à la fille de revenir dans la zone d'impact.

J'ai cessé, depuis longtemps, de proposer le pardon comme objectif clinique. Je propose autre chose, qui me paraît plus solide, plus vrai, plus respectueux de ce que la blessée a traversé. Je propose la compréhension.

Comprendre n'est pas excuser. C'est l'erreur que l'on commet souvent. On pense que comprendre l'autre, c'est lui donner raison, c'est diluer sa responsabilité, c'est ouvrir la porte à une absolution déguisée. C'est l'inverse. Comprendre, c'est situer. C'est placer le geste blessant dans le réseau de causes qui l'ont rendu possible, sans pour autant l'autoriser. C'est voir comment une mère a pu devenir cela, sans pour autant signer un pacte de retour. C'est reconnaître les héritages, les blessures, les transmissions silencieuses qui l'ont construite, tout en maintenant intact le constat : ce qu'elle a fait reste ce qu'elle a fait.

La philosophe Cynthia Fleury, dans Ci-gît l'amer, parle d'une sortie du ressentiment qui ne passe pas par le pardon, mais par l'élaboration. Élaborer, c'est mettre en perspective. C'est cesser de tourner en rond autour de la blessure pour la replacer dans une géographie plus large. La rancœur enferme. L'élaboration libère, non parce qu'elle pardonne, mais parce qu'elle restitue à la blessée son pouvoir d'interpréter, de nommer, de situer.

Voilà ce qui libère vraiment. Non pas pardonner. Comprendre.

Comprendre comment cette mère a été élevée. Comprendre ce qu'elle n'a pas reçu. Comprendre dans quelle lignée elle s'est inscrite, et ce qu'elle a transmis sans en avoir conscience. Comprendre aussi ce qui, malgré tout, ne s'explique pas — car la compréhension n'est pas un dispositif d'absolution totale ; il y a des choix, des cruautés, des refus, qui demeurent les siens. Comprendre, ce n'est pas tout réconcilier. C'est savoir où chaque chose se range.

Et c'est là que quelque chose se desserre. Le corps cesse de tenir la blessure comme une vérité unique. L'esprit cesse de tourner autour de la même question — pourquoi moi. Le récit change de forme. Il devient plus vaste, plus complexe, plus historique. La blessée cesse d'être seulement la blessée ; elle devient l'héritière qui regarde, depuis sa propre place, ce qui s'est joué avant elle, à travers elle, parfois malgré elle.

Cela ne demande aucun pardon. Cela demande de la lucidité, de la patience, et une forme particulière de courage : celui d'accepter qu'il est possible de cesser de souffrir sans jamais avoir prononcé le mot pardon.

Je sais que cette position dérange. Elle dérange une culture qui aimerait que les histoires douloureuses se terminent par des étreintes. Elle dérange les familles qui voudraient continuer à se réunir comme si rien n'avait été dit. Elle dérange les morales qui réclament la pacification rapide des conflits, au prix souvent du silence de celles qui ont été blessées. Mais cette position est, je crois, la seule qui respecte vraiment ce qui a eu lieu.

On peut comprendre une mère sans la fréquenter. On peut situer un père sans lui écrire. On peut élaborer une histoire familiale sans en signer la version officielle. On peut tenir ensemble la lucidité sur ce qui s'est passé et la paix intérieure que l'on construit, sans avoir besoin de cette monnaie d'échange qu'on appelle le pardon, et qui, trop souvent, n'a pour fonction que de rouvrir la porte aux mêmes scènes.

L'Héritière est une lettre pour celles qui pressentent cela. Pour celles qui ont essayé de pardonner et qui n'y sont pas parvenues, et qui se sont demandé si elles étaient mauvaises. Elles ne le sont pas. Leur résistance n'était pas une rigidité. C'était une intelligence du corps. Le corps savait que pardonner trop tôt aurait été se trahir une fois de plus.

Il y a une dignité à ne pas pardonner. Il y a une dignité à dire : je comprends, et je ne reviens pas. Il y a une dignité à laisser au mot pardon sa gravité, à ne pas le prononcer à la légère, à reconnaître qu'il appartient peut-être à un autre temps de la vie, ou peut-être à aucun temps de la vie, sans que cela ne nous empêche de marcher, de respirer, d'aimer ailleurs.

Le pardon n'est pas le seuil de la guérison.

La compréhension l'est. La mise en perspective l'est. La capacité à se nommer soi-même, à reprendre son récit, à rendre à chacun ce qui lui appartient, à garder par-devers soi ce qui ne nous appartenait pas — voilà les seuils véritables.

Et lorsqu'une femme franchit ces seuils-là, elle n'a plus besoin de pardonner. Elle est déjà ailleurs.

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